ESSENINE (S. A.)


ESSENINE (S. A.)
ESSENINE (S. A.)

La Russie était un pays de civilisation paysanne. Essenine a exprimé la réaction de cette civilisation aux premières phases de la révolution. Il l’a fait avec un naturel et une chaleur, avec une science de la forme poétique qui ont enchanté, à l’époque, la jeunesse. Le meilleur de son œuvre lyrique demeure encore vivant.

Une enfance pastorale

Essenine est né dans un gros bourg de la province de Riazan; il s’est pendu à Leningrad dans la nuit du 27 au 28 décembre 1925. Il a produit pendant une dizaine d’années.

Le petit Serge, blond comme les blés, eut une belle enfance chez son grand-père. Celui-ci, meunier, était aisé; vieux-croyant, il aimait lire à haute voix la Bible et les vies des saints. La grand-mère recevait moines quêteurs, errants, diseurs de légendes, d’énigmes et de «vers spirituels». L’enfant écoutait. Il goûtait les charmes d’une campagne amène: plongeons dans l’Oka, chevauchées, grimpades, cueillette des fruits et des baies, la compagnie des bêtes, les batailles entre gamins et le ciel étoilé. À l’école il apprenait facilement. Ces impressions d’enfance l’ont inspiré pour toute sa vie. Déjà à huit-neuf ans, il les énonçait en vers. Son village lui sera tour à tour joie, havre, regret ou désespoir.

Mais le voici, de quatorze à dix-sept ans, interne dans une école normale pour être instituteur: il étudie la littérature classique, s’éprend de Pouchkine, lit et rime passionnément. En 1913, il travaille comme correcteur à Moscou et fréquente l’excellente université populaire Chaniavski. Ainsi, Essenine n’est pas l’autodidacte que l’on s’est longtemps figuré.

En 1915, il fait son entrée dans la capitale (Petrograd). Alexandre Blok, le prince des poètes, le reçoit; Kliouev, poète paysan en renom, se fait son protecteur. En 1916 paraît un premier recueil: un choix de ses trente-trois pièces préférées.

L’amour du paysage natal est là comme une religion:
DIR
\
Je prie les aubes pourpres,
Je communie au ruisseau./DIR

Saint Nicolas chemine sur terre, et Dieu, de sa fenêtre au ciel, lui répond. La forêt est l’église où s’attarde Jésus.
DIR
\
Si la troupe des saints me crie:
«Viens au ciel, laisse la Russie?»
Je dirai: «Du ciel ne veux mie,
Donnez-moi ma patrie!»/DIR

La tonalité générale est joyeuse, malgré de curieux pressentiments de mort.

La révolution des enthousiastes

La révolution éclate. Pour les poètes, ce n’est pas la chute d’un trône, c’est une apocalypse, le royaume de Dieu, un nouvel univers, un christianisme régénéré. Essenine accueille Février par un Appel chantant «Un nouveau Nazareth est sous vos yeux!» Après Octobre, il se fait l’Isaïe de l’«autre univers» dans un poème Inonia (1918) [inoî signifie «autre»] où, plus hardiment encore que naguère, le terrestre et le céleste, les cosmogonies paysannes, les idées révolutionnaires et la théologie chrétienne s’amalgament, engendrant des images que seuls peuvent éclaircir d’incongrus syllogismes: la révolution est le Christ et la Russie qu’elle enfante est le paradis; or le Christ est fils de Dieu, qui est le ciel, et de la Vierge, qui est la terre; d’autre part, la terre nourricière se résume dans la vache; donc la Vierge est aussi la vache et, par suite, le Christ est veau. D’où l’apostrophe du poète à Dieu le Père: «Ô Seigneur, mets bas ton veau!», ce qui signifie: «Fais triompher la révolution!» Cela n’empêche pas Essenine d’évoquer très simplement sa vieille mère qui, sur le perron,
DIR
\
De ses doigts peine à retenir
Le rayon doré du couchant./DIR

Cette période cosmique déborde d’optimisme et d’enthousiasme.

Troubles lendemains

Vient alors pour le poète une période de désarroi: la révolution n’a causé que guerre civile, misère, dictature. En 1921, la N.E.P. (nouvelle politique économique), retour du bourgeois, abat les dernières illusions. Revenir au passé? Le passé est condamné. Blok se laisse mourir. Essenine exhale son désespoir dans les cabarets (la Stalle de Pégase, par exemple) avec les imagistes, à qui il s’est joint sans avoir rien à en apprendre, puisqu’il a lui-même écrit son traité des images, Les Clés de Marie . Il boit, fait esclandre sur esclandre, ruine sa santé. Mais il garde la fierté de son talent, il travaille, il produit des chefs-d’œuvre. Ainsi, dans La Confession d’un voyou , ce cri à l’adresse de ses parents:
DIR
\
Pauvres, pauvres paysans!
Ah, si vous compreniez ceci
Que votre fils est en Russie
Le plus excellent des poètes!/DIR

Dans La Quarantaine des morts , à propos d’un poulain qui voulait rivaliser de vitesse avec le train:
DIR
\
Cher insensé, cher ridicule!...
Ne sait-il pas que les coursiers vivants
Sont maintenant vaincus par les chevaux d’acier?/DIR

Dans Pougatchev (1920), drame d’un lyrisme puissant, cette soif éperdue de vivre... «pour voir les souris sauter de joie dans l’eau, entendre les grenouilles chanter d’enthousiasme dans le puits».

En 1922, Essenine court les palaces d’Europe et d’Amérique avec Isadora Duncan. Cette tournée scandaleuse l’amuse, mais ne lui rend pas le bonheur.

Remontée, apogée, catastrophe

À son retour de Paris, Essenine publie sa Moscou des cabarets (1923):
DIR
\
Je lis mes vers à des prostituées,
Avec des bandits me gorge d’alcool./DIR

Le découragement est complet. L’Occident est pourri. À quoi s’accrocher?
DIR
\
J’ai honte d’avoir cru en Dieu
Et je souffre de n’y plus croire!/DIR

Alors Essenine décide d’accepter la Russie soviétique. Il va chanter dans de longs poèmes les fastes révolutionnaires, la guerre civile, les vingt-six commissaires fusillés à Bakou par les Anglais, les trente-six déportés de 1905 en Sibérie, la transformation des campagnes. Nul ne lui en sut gré. D’ailleurs, c’était le passé. Au présent il n’arrivait pas à accorder sa lyre. Quand il retourne dans son village, il «sourit aux labours et aux bois», mais sa sœur «ouvre comme une Bible le ventru Capital ». «Une vache éclaterait en sanglots En voyant ce pauvre coin dévasté...» où Lénine a remplacé l’icône.

Il écrit beaucoup: dans ses trois dernières années, il composera deux fois plus de vers que de 1916 à 1922. Ce sont des vers graves et dépouillés, presque sans images: une manière nouvelle où dominent les mètres iambiques pouchkiniens et d’où ont disparu les vers purement toniques. Dans les pièces où s’épanchent avec simplicité ses regrets, sa mélancolie, son perpétuel amour de la nature, Essenine est parvenu à l’apogée de son talent. La Lettre à ma mère a fait couler bien des larmes, elle est toujours chantée:
DIR
\
Tu vis encore, ma chère bonne vieille...
Je suis toujours le même tendre enfant...
Vite quitter cet ennui désolant!...
Je reviendrai quand notre blanc verger
Pour le printemps épandra ses rameaux.../DIR

Alors qu’il voudrait se ranger, il cherche à se fuir en voyageant. Le Caucase lui inspire de beaux Motifs persans . Mais son mal est trop invétéré. Les Poèmes d’amour à Sophie Tolstoï, qu’il a épousée en juin 1925, sont glacés par l’amertume. Il n’arrête plus de boire. Il a des hallucinations, comme celle qu’il évoque dans son génial et tragique Homme noir . Il touche à la folie. Et ce sera la catastrophe.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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